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Discours et interviews

28.01.2006

Discours d'ouverture du Président de la Commission européenne José Manuel Barroso


 

M. le Chancelier Schüssel, M. le Président, Excellences, chers amis

C’est avec grand plaisir que j’ai répondu à l’invitation de la Présidence autrichienne à me joindre à vous pour la deuxième journée de cette « retentissante » conférence. La diversité culturelle et le patrimoine de notre continent constituent depuis toujours nos forces vives ; et c’est le cas aujourd’hui encore, dans le cadre de cette conférence. Voilà qui peut, me semble-t-il, nous inciter à surmonter les problèmes auxquels l’Europe se voit actuellement confrontée. Car c’est évident, l’Europe a des problèmes : ils sont économiques, sociaux, démographiques, mais surtout, ils révèlent un manque de confiance.

Il s’agit d’un problème culturel, au sens large – de perception que nous avons de nous-mêmes et du monde, face aux défis qui nous attendent au seuil du XXIème siècle. Mais lorsque je dis que nous avons des problèmes, j’affirme aussi, avec la même assurance, que nous pouvons les résoudre, et que nous avons en Europe les ressources critiques nécessaires pour trouver les solutions adaptées. Car nous le savons, c’est en prenant avec le plus grand sérieux les préoccupations et les angoisses des peuples et des citoyens ordinaires que nous réussirons. La préoccupation majeure en Europe – soyons concrets –, c’est l’emploi. Beaucoup vivent dans la crainte de perdre leur travail ou, quand ils n’en ont pas, désespèrent d’en trouver jamais ; les parents s’inquiètent pour leurs enfants et le doute s’empare des esprits. Même après une bonne formation, on s’interroge : « Trouverai-je du travail après l’université ou après l’école ? ». C’est un véritable problème.

Cette année, nous avons vu apparaître, au-delà des problèmes sociaux, des problèmes que nous avons à traiter au niveau européen : le marché intérieur et l’élargissement de l’UE, en particulier le dernier en date – que beaucoup considèrent comme un problème réel. Pourtant, force est de constater qu’il a été un grand succès, un pourvoyeur d’emplois et de croissance, l’expérience que nous en avons le prouve – et elle se vérifie aussi pour la globalisation. Or, là est la difficulté majeure pour l’Europe, là est le paradoxe : dans ce qui pourrait apparaître comme des solutions à nos problèmes, à savoir une économie globale, beaucoup voient au contraire la cause de nos difficultés. Nous en sommes ainsi arrivés à un point crucial, sur lequel je reviendrai dans le cadre de notre groupe de discussion sur le leadership. Qu’est-ce qu’un leadership européen ? Comment les responsables politiques peuvent-ils réagir face à ce paradoxe, quand la seule réponse possible à une Europe élargie est d’être dynamique et capable d’affronter les mutations – et que nombreux sont les citoyens qui y voient, non la solution, mais précisément le problème, et même, pour être franc, la cause première de leurs préoccupations. Car le fonctionnement du marché intérieur et la manière dont le dernier élargissement s’est déroulé sont des questions qui inquiètent les citoyens européens, et à juste titre.

Alors, la question se pose : la globalisation est-elle appelée à disparaître ou bien va-t-elle perdurer ? Je crois qu’elle va perdurer. Elle ne relève pas d’un choix politique, aucun pays – même le plus puissant de tous – n’en maîtrisant l’évolution. Elle dépend, dans une large mesure, des mutations technologiques. Face à elle, nous avons donc deux possibilités. Ainsi, avant d’être un choix économique ou idéologique, c’est un choix culturel. Quelle est notre position face à la globalisation ? Allons-nous la fuir et nous cacher ? Allons-nous en nier l’existence, lui résister, ou bien voulons-nous l’appréhender avec nos valeurs, nos valeurs d’Européens, notre manière de vivre, nos principes ? Je crois à la deuxième réponse. Nous devons modeler la globalisation selon nos valeurs, l’adapter, et adresser aux peuples d’Europe un message d’ouverture plutôt que de repli sur soi, les inviter à dépasser le nationalisme stupide et étroit, source de tant de tragédies pour notre continent au cours des siècles, et nous montrer capables de comprendre que c’est par le seul paradigme de l’ouverture (le rôle de la culture est à cet égard essentiel) que nous surmonterons les difficultés présentes.

Ni le marché intérieur, ni le dernier élargissement ne sont responsables de nos problèmes. C’est l’inverse. C’est précisément parce que nous sommes mal préparés, d’un point de vue économique, aux défis d’un monde globalisé, que nous connaissons des problèmes d’adaptation. Et là, nous touchons aux questions institutionnelles. Permettez-moi ici d’être très clair : le « Non » français et néerlandais ne signifie pas à mes yeux un « Non » à l'Europe ; j’y vois plutôt une exhortation forte à nous pencher sérieusement sur les préoccupations qu’il exprime. Et c’est notre devoir de démocrates que de nous y plier. Or, je crois que nous vivons un épisode du processus d’intégration européenne sans équivalent dans le passé. Autrefois, la dynamique institutionnelle pouvait suffire à créer le consensus politique. Aujourd’hui, il me semble que c’est le contraire : c’est le consensus politique qui génère une dynamique institutionnelle. La solution à nos difficultés n’est donc pas, en premier lieu, de nature institutionnelle.

Les institutions sont essentielles à toute communauté basée sur la loi ; il en va de même pour nos institutions communautaires. Mais n’allons pas prétendre que nos problèmes en Europe nous viennent des faiblesses du nouveau Traité constitutionnel, car c’est faux. C’est le contraire qui est vrai. En donnant une impulsion politique nouvelle, il nous permettra, le moment venu, de résoudre les problèmes institutionnels que le consensus institutionnel aura fait apparaître. Je m’adresse donc aux gouvernants d’Europe, et les appelle à la prudence. Qu’ils prennent garde de ne pas créer de nouveaux clivages sur ces questions, et qu’ils consacrent leurs efforts à faire naître un large consensus politique d’où viendra l’élan nécessaire pour résoudre la question de nos institutions. Il va de soi que nous nous reconnaissons sans réserves, la Commission européenne et moi-même, dans les principes et les valeurs de ce Traité. Mais nous devons fixer les conditions dans lesquelles les problèmes doivent être abordés et résolus. Je crois que nous pouvons y parvenir, pas à pas. Si nous voulons construire une Europe de résultats, il y a nécessairement des problèmes. Quels sont-ils ?

Ils sont économiques. Voilà pourquoi nous tenons à faire des propositions concrètes – et pourquoi nous sommes passés à la vitesse supérieure avec notre stratégie de Lisbonne pour davantage de croissance et d’emplois. Dès le mois de mars, nous engagerons sous Présidence autrichienne des discussions portant sur des propositions concrètes, en particulier sur l’augmentation des fonds destinés à la recherche. Nous pourrons également évoquer l’exemple de la Finlande, qui a supprimé certains obstacles pour les petites et moyennes entreprises, ou débattre de la nécessité d’avoir une politique commune de l’énergie, ou du moins une stratégie énergétique commune – d’autres sujets sont encore possibles, que je ne vais pas détailler.

Venons-en aux questions économiques. Il existe des problèmes de démocratie, de transparence et de responsabilité. Il faut y faire face. Nous avons le principe de subsidiarité et le programme de "better regulation". Nous avons les outils nécessaires pour résoudre les problèmes. Nous sommes confrontés à des difficultés liées à l’élargissement. Parlons-en. N’ayons pas peur et prenons les problèmes tels qu’ils sont. Discutons-en, sans oublier nos obligations, et voyons à quel rythme cet élargissement peut se faire à l’avenir – car il faudra tenir compte du problème des opinions publiques. Mais tout responsable politique doit avoir ceci à l’esprit : soit il accepte d’être l’instrument de son opinion publique, soit il a le courage de l’orienter vers la meilleure voie possible pour l’Europe. Je crois qu’un consensus est en train de se faire autour des priorités économiques. Nous sommes tous d’accord pour dire que le statu quo n’est pas une solution ; et chacun attend de nous que nous réformions l’Europe. C’est une nécessité, si nous voulons conserver, préserver et fortifier nos valeurs. Nous devons moderniser nos politiques, établir progressivement un programme commun, atteindre nos objectifs.  Il nous faut une Europe de résultats, une Europe capable de prouver à ses citoyens qu’elle tient sa parole en matière d’emploi, de croissance, et qu’elle poursuit un objectif commun. Car c’est au prix d’immenses efforts en termes de prise de responsabilité que nous pourrons créer les meilleures conditions pour résoudre enfin la question institutionnelle – car en somme, c’est bien de cela qu’il s’agit. 

Tout ceci demande de la confiance, celle des citoyens. Mais l’Europe ne manque pas de confiance en soi. Je dis souvent qu’une chose devrait pouvoir s’exporter : notre manie de critiquer l’Europe. Cela nous ferait grand bien, ainsi qu’à notre balance commerciale. Ce serait également bénéfique pour d’autres, qui ne connaissent pas cette propension à l’auto-critique que nous avons. Mais évitons de passer d’une période de réflexion à une période de dépression. Attachons-nous plutôt à réfléchir sur les moyens de sortir de cette situation. La culture, voilà qui pourrait nous inspirer. Non parce qu’elle est au service de l’économie – je pense le contraire. A mes yeux, la culture vient avant la politique. Nous commémorons aujourd’hui les 250 ans de Mozart. Combien d’hommes politiques d’il y a 250 ans avons-nous encore en mémoire ? Et combien d’hommes politiques d’aujourd’hui feront l’objet d’une commémoration dans 250 ans ?

Certes, l’économie est indispensable. Sans cadre économique de base, nous ne pourrions pas vivre. Mais ce qui fait que la vie mérite d’être vécue dans un espace public, c’est la culture. Ainsi, dans ce que je retiens du message culturel, dans ce que je comprends à la lecture des grands penseurs de notre temps, tels que George Steiner ou Peter Sloiterdijk, qui compte parmi les plus célèbres philosophes allemands, dans ce qu’ils disent à propos de l’Europe, il y a l’inspiration que suscite le paradigme de l’espoir. Mozart – fils de Vienne, fils d’Autriche – a parcouru l’Europe entière, de Milan à Paris, jusqu’à Londres et Bruxelles. Non, jamais il n’a réclamé la moindre subvention à la Commission européenne, mais c’était un Européen véritable. Il est revenu chez lui, dans son pays, avec dans ses bagages une variété de traditions venues de toute l’Europe, de France, d’Italie et d’ailleurs. Et c’est de ce paradigme d’ouverture que l’Europe a besoin. Les citoyens ne veulent pas moins d’Europe – sauf dans certains domaines parfois –, ils veulent éliminer  la protection des États membres. Ils souhaitent partager les risques sociaux, renforcer leur sentiment d’appartenance communautaire et identitaire ; ils nous demandent davantage d’engagement dans les affaires extérieures et une lutte commune contre la criminalité et le terrorisme. Ils nous demandent une stratégie énergétique. Il y a deux ans encore, de tels débats étaient inconcevables : on aurait parlé de réglementations trop lourdes. Mais aujourd’hui, les gens prennent conscience que les États membres isolés, même les plus grands, n’ont plus le poids nécessaire pour traiter ces sujets avec nos principaux partenaires dans le monde. Avons-nous besoin d’une approche commune ? Nous devons montrer aux citoyens la valeur de la dimension européenne. Et c’est ainsi que la globalisation pourra devenir une force directrice pour notre Europe, j’en suis convaincu.

Quelques mots encore, pour conclure.

On m’a dit que Mozart avait composé un petit morceau de musique lors de son séjour à Bruxelles. C’est un allegro en do majeur. Voilà qui ferait une belle chanson pour l’Europe, car la mélodie européenne ne devrait être ni lente, ni mineure. D’où la nécessité d’un engagement fort de la part de nos décideurs. D’où la nécessité d’avoir un scénario commun. Admettons-le : oui, il existe des problèmes, mais nous, en Europe, nous avons la culture, l’intelligence et un esprit critique capable de les vaincre.

 

 

Date: 06.02.2006