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Discours et interviews

27.01.2006

Discours de Javier Solana, Haut Représentant de l'Union européenne pour la Politique étrangère et de sécurité commune


 

Je souhaiterais tout d'abord remercier le Président autrichien Heinz Fischer, le Chancelier autrichien Wolfgang Schüssel et la Ministre des Affaires étrangères Ursula Plassnik d'avoir organiser cette conférence toute particulières réunissant politiciens, universitaires et artistes.

C'est pour moi une grande joie de prononcer le discours d’ouverture de cet après-midi. Et j'avoue être tout particulièrement satisfait du thème qui m'est imparti: « Et maintenant ? Une mélodie nouvelle ? ». Cette session se veut donc positive et ouverte sur l'avenir. Cela me convient parfaitement.

Permettez-moi de saluer cette initiative de la Présidence autrichienne. Cette réunion de responsables politiques, d'universitaires, d'artistes a des airs de salons tels qu'ils se tenaient au XVIIIe siècle, à l'époque de Mozart. Il est bon parfois de marquer une trêve dans les discussions arides sur les projets de directives et les conclusions du Conseil.

Pour prospérer et se développer – car tel est, je le crois, et doit être son avenir – l'Europe a besoin de l'énergie créatrice que cette conférence, je l'espère, lui apportera. Il importe que nous débattions, de temps à autre, de nos origines, de ce qui nous unit, de ce que nous avons réalisé et des objectifs que nous poursuivons.

J'ai la conviction profonde que le pessimisme d'aujourd'hui est bien souvent excessif et que nous avons le devoir de poursuivre l'aventure européenne.

Mais le changement lui aussi s'impose. Nous devons réargumenter la cause européenne. Et démontrer par une action claire que l'Europe est au service de tous ses citoyens – et pas seulement de quelques groupes sélectionnés tels que les grandes entreprises, les agriculteurs ou les élites cosmopolites. Nous savons tous qu'il existe diverses sources de légitimité. Je suis, personnellement, partisan de la légitimité par l'action.

Il n'est pas besoin de s'étendre sur les raisons du sentiment de crise ou de dérive en Europe. Elles ont été débattues ce matin.

Mais, je tiens à le dire, le moment est curieusement choisi pour se laisser aller à douter de nous-mêmes. Rarement, en effet, les résultats obtenus ont été si bons. Si vous vous en tenez aux manchettes de vos quotidiens, vous seriez tentés de penser que l'Union européenne n'est que divisions et rendez-vous manqués, compromis et revers politiques. Mais si vous prenez un peu de recul pour observer les tendances sous-jacentes, vous verrez alors une réalité nettement plus positive. Ce projet a survécu à de nombreuses crises – crises monétaires, guerres en ex-Yougoslavie et en Irak. À chaque fois, nous nous sommes relevés plus forts qu'avant.

Au fil des ans, nous avons engrangé un nombre impressionnant de succès : le marché unique, l'euro, la politique européenne de défense. Auxquels il convient d'en ajouter d'autres, moins « visibles » : compagnies aériennes bon marché, tarifs téléphoniques à la baisse, suppression du passeport dans la zone Schengen. Dans le même temps, le groupe a vu le nombre de ses membres plus que quadrupler : de 6 à 9, 12, 15 et aujourd'hui 25. Quant aux difficultés que nous rencontrons, ce sont là les douleurs de croissance d'une Union prometteuse et toujours jeune. J'ai également le sentiment que, sur le plan  politique, nous avons dépassé le point critique. 2005 a été une année difficile. Mais l'accord budgétaire dégagé en décembre est lourd de signification. Il est la preuve que, même à 25, nous sommes capables de prendre des décisions difficiles. Oui, les négociations ont été rudes. Elles le sont toujours lorsqu'il s'agit d'argent. Mais non, l'UE des 25 n'est pas dans l'impasse. Un vent nouveau souffle sur l'Europe, un vent de pragmatisme, un vent prometteur d'avenir.

L'économie renoue également avec la croissance, ce qui est une bonne chose en soi de même que pour la confiance qu'il nous faut avoir en nous-mêmes. Mais cette dynamique nouvelle doit être soutenue.

C'est aux leaders politiques et aux pro-Européens réunis ici qu'il revient de prendre l'initiative et de la faire aboutir. Je pense qu'il nous faut, en particulier, réaliser deux choses.

Premièrement, réargumenter et défendre la cause de l'Europe. Pas dans le jargon de Bruxelles, mais avec des mots clairs et simples qui interpellent le citoyen.

Deuxièmement, élaborer et mettre en œuvre un agenda concret qui soit à la fois ambitieux et orienté vers les résultats.

La cause de l'Europe soulève de multiples controverses. Le souvenir de la Seconde Guerre mondiale ne suffit plus à lui donner légitimité et impulsion. Mais j'ai à cœur de rappeler que l'UE était, au départ, un projet de paix. Et elle le reste aujourd'hui encore dans son essence. Une perspective extérieure pourrait, ici, s'avérer utile. Il est frappant de constater que ce que nous avons appelé la Grande Guerre, puis la Première Guerre mondiale, est longtemps resté pour la Chine « la guerre civile européenne ». La Seconde Guerre mondiale qui a suivi a été une guerre mondiale au vrai sens du terme. Mais elle a éclaté en Europe. Et les victimes étaient dans leur majorité des Européens. Avec cette conférence, nous marquons le 250e anniversaire de la naissance de cet Européen hors norme qu'était Wolfgang Mozart. Mais nous commémorons également aujourd'hui les 61 ans de la libération d'Auschwitz, le 27 janvier 1945. C'est un appel à une réflexion grave et profonde – c'est, aussi, un appel au devoir. Après 1945, un continent épuisé était prêt à s'engager sur une voie radicalement nouvelle.

Non pas celle d'une simple coopération internationale ad hoc – déjà mise en œuvre  auparavant, la formule laissait à désirer – mais bien celle d'une intégration institutionnalisée. Le succès qui a accompagné cette grande idée et sa mise en pratique, nous le devons non pas simplement à un projet doté d'un objectif final, mais à la persévérance, à la flexibilité et à de puissantes institutions. Ainsi le projet Europe s'est-il posé dès le départ comme un moyen de bannir la guerre, de construire une paix nouvelle et de bâtir un nouvel ordre juridique.

Ne l'oublions pas : les guerres en ex-Yougoslavie ont cessé il y a 10 ans à peine. Ce n'est pas de l'histoire ancienne. Personne ne devrait considérer la paix sur le continent européen comme chose acquise. Plus positivement, la paix et la liberté sont les conditions sine qua non de la prospérité. Et – il faut le dire – jamais auparavant sécurité, prospérité et liberté n'ont été aussi présentes dans le quotidien des Européens. Cela, en partie, grâce à l'Union européenne. Ce qui m'amène à la seconde raison. Le succès du projet d'intégration nous a permis d'étendre la zone de paix et de sécurité. Dans un premier temps, à l'Europe méridionale. Puis à la Suède, à la Finlande et à votre pays, l'Autriche. Et, en 2004, à 8 pays d'Europe centrale outre Chypre et Malte. C'est un cliché d'affirmer que l'élargissement est notre plus grande réussite. Mais je ne pense pas qu'il y ait, dans toute l'histoire des relations internationales, une autre stratégie plus guidée par les valeurs et l'éthique, plus originale dans sa méthodologie et plus efficace dans ses résultats.

Et je continue à l'affirmer, car telle est ma conviction. Même si le climat politique est aujourd'hui moins favorable. Je suis certes partisan de l'élargissement, mais je constate également que de nombreuses personnes émettent des réserves à ce sujet. Nous devons équilibrer ces deux positions. Par exemple en soulignant que l'élargissement ne peut être notre seul projet. Et, certainement, l'UE ne peut continuer à s'élargir sans réforme politique et institutionnelle.

Les citoyens veulent plus qu'un marché et un projet de stabilisation régionale. Je suis convaincu que plus d'intégration est nécessaire dans certains domaines – et peut-être moins dans d'autres.

Les domaines qui requièrent plus d'action au niveau européen sont : la recherche, l'énergie, les migrations et le droit d'asile. Sans oublier un dernier domaine qui, à lui seul peut-être, justifie notre cause: faire de l'Europe un acteur mondial. Je vois dans l'Europe une nouvelle forme de puissance. Une force du bien active partout dans le monde. Je vois dans l'Europe le protagoniste d'un multilatéralisme, d'une législation et d'une justice efficaces à l'échelle internationale.

Les raisons coulent de source.

Notre monde évolue très rapidement. Il devient de plus en plus incertain et difficile à gérer. Les nouvelles technologies transforment l'industrie du jour au lendemain. Sur les plans politique et sécuritaire, nous sommes confrontés à l'émergence de menaces nouvelles et complexes et de nouveaux centres de pouvoir. Nous allons vers un système de continents. Et nous savons tous que, dans un monde sans frontières, des événements qui surviennent loin de chez nous affectent notre propre sécurité. Il est dès lors dans notre intérêt de nous engager dans la prévention des conflits et la gestion de crise. Ce nouvel environnement sécuritaire nous oblige à être vigilants et créatifs. Et, par-dessus tout, unis. Seuls, nous ne faisons politiquement pas le poids. Seuls, nous ne pouvons jouer que des seconds rôles. Seuls, nous sommes à la merci des événements.

Mais ensemble, nous pouvons participer activement à l'agenda global. Ne pas résister à la mondialisation mais peut-être en négocier les termes. Ne pas imposer nos vues mais les faire entendre : à Washington aujourd'hui et à Pékin demain. Je suis convaincu que tel est le vœu et le souhait de nos citoyens. Les sondages le montrent clairement. Quoi de plus logique d'ailleurs. Les Européens veulent promouvoir leurs valeurs – droits de l'Homme, solidarité, justice et paix – partout dans le monde.

Il y a également un autre aspect.

Il n'est pas vain de dire que du Moyen-Orient et d'Afrique, des Balkans, de l'Asie du sud-est et d'ailleurs, nous vient un même appel : l'Europe peut-elle nous aider ? Bref, lorsque je voyage à travers l'Europe ou à travers le monde, je suis confronté à la revendication d'un rôle international accru pour l'Europe. Peut-être pourrait-on paraphraser ici le slogan de  Nike : « Let's just do it ».

La bonne nouvelle, c'est que même dans le domaine sensible de la politique étrangère et de sécurité, nous avons parcouru un long chemin en peu de temps. A l'instar d'un enfant qui apprend, en politique étrangère aussi nous avons discuté avant d'écrire. Et nous avons écrit avant d'agir. Mais aujourd'hui, nous discutons, écrivons et agissons tout à la fois. Mon propos n'est pas ici de faire un tour d’horizon ni de répertorier toutes les initiatives de l'UE pour les diverses régions et questions considérées. Je ne prétends pas non plus que nous disposions d'une politique pareillement développée pour chaque question. Mais nous avons acquis une masse critique. Après quelques hésitations, nous disposons aujourd'hui d'une vaste stratégie unifiée pour les Balkans Occidentaux. Il en va de même pour tout le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Europe de l'Est. Dans chacune de ces régions, de très nombreuses politiques, arrêtées à 25, sont mises en œuvre et soutenues par un large éventail d'instruments. Durant des décennies, nous avons été confrontés à l'émergence de diverses formes de crises à notre porte – mais ne disposions pas des moyens d'y remédier.

Aujourd'hui, nous disposons de capacités, de procédures décisionnelles et d'une doctrine pour relever ces défis.

Nous avons pas moins de 14 opérations en cours. Ce n'est pas rien si l'on considère que nous sommes partis de zéro il y a à peine 4 ans.

Notre approche large  –  en partie  civile,  en partie  militaire – est adaptée aux besoins des crises sécuritaires complexes d'aujourd'hui. De plus, notre présence sur le terrain dans les zones de crise nous a permis d'accroître notre poids politique. Durant des années, nous avons distribué de fortes sommes d'argent sans pour autant renforcer en retour notre influence politique. C'était là notre talon d'Achille. Mais aujourd'hui, les choses changent – en mieux. En 2006, nombreuses sont les tâches qui nous attendent : Iran, Kosovo, Israël-Palestine, Belarus, Soudan, République démocratique du Congo, Nagorny Karabakh, pour n'en citer que quelques-unes. Chaque cas exigera une réponse spécifique. Mais rester les bras croisés n'est pas une solution.

Les thèmes qu'il nous faudra traiter en priorité sont la sécurité énergétique, le terrorisme, les droits de l'Homme, les états faillis et la non-prolifération – et bien d'autres encore. Il ne s'agit pas de se lamenter sur l'étendue de l'agenda international. Il faut au contraire mettre en exergue la possibilité réelle d'obtenir des résultats dans tous ces domaines. Mais à une condition. Que nous les traitions tous ensemble, en tant qu'Européens. Que nous ne nous limitions pas à dire que nous devons unir nos ressources et adopter un langage commun – mais que nous passions effectivement à l'acte.

Que nous surmontions nos querelles institutionnelles pour œuvre vraiment à un seul et unique objectif. Que nous nous ouvrions peut-être un peu plus au risque. Si nous y parvenons, nous pourrons obtenir d'immenses résultats. Cela, plus que tout autre chose, impressionnera nos citoyens – et le reste du monde.

Bien sûr, nous avons besoin de bien d'autres éléments encore pour pouvoir composer une nouvelle mélodie européenne. Des idées sur la façon de conduire l'économie; sur la façon de gérer les défis démographiques et sur l'avenir de la Constitution. Je n'entrerai pas dans les détails de cette Constitution. Je voudrais seulement mentionner le risque d'être entraînés dans un cercle vicieux. Pour certains, l'Europe doit d'abord s'efforcer de fournir des résultats tangibles avant de s'attaquer aux questions institutionnelles. Je me rallie au sentiment qui sous-tend cette affirmation. Mais je suis convaincu que l'Europe sera plus efficace avec la Constitution que sans. Pour le dire en termes positifs : si vous voulez une Europe qui fonctionne, vous devez soutenir la Constitution. Et si vous voulez la Constitution, vous devez travailler à une Europe qui fonctionne. Je reste convaincu que l'Europe a absolument besoin des idées contenues dans la Constitution pour devenir plus efficace et plus rationnelle.

J'en arrive à ma conclusion. Si nous voulons donner à l'Europe un nouvel élan et une nouvelle dynamique, nous devons lui conserver sa simplicité. Nous devons plaider la cause de l'Europe en termes clairs. Puis, nous assurer que ce que l'UE entreprend s'accorde bien avec les attentes logiques de la population. Si tel n'est pas le cas, les pro-européens ne doivent pas craindre de le dire. Et en accepter les conséquences politiques, institutionnelles et financières.

Mon argumentation est, en résumé, la suivante : quel est notre point de départ ? Un projet de paix entre adversaires. Quelle est notre plus grande réalisation ? La diffusion de la stabilité et de la démocratie sur le continent. Et quelle est notre mission future ? Faire de l'Europe une puissance mondiale ; une force au service du bien dans le monde. Il y a encore bien d'autres choses à réaliser, certes. Mais, à mon sens, il s'agit là de l'essentiel. Cette année, en 2006, nous devrons remettre l'Europe sur les rails de l'efficacité. Certains diront que je pèche par excès d'optimisme. A ceux-là, je répondrai par les mots d'Einstein : « Si la première idée n'est pas absurde, c'est qu'il n'y pas d'espoir pour elle ».

Chers amis, un vent de renouveau s'est levé. C'est notre responsabilité partagée et notre intérêt commun d'en tirer le meilleur parti. Merci beaucoup.

 

 

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Date: 06.02.2006